Comme les marins de Mareille, aux appareillages, ont une pensée pour « La
bonne mère », les marins génois se retournent longuement sur la « lanterna
», le phare du grand port ligure posé sur son rocher antique.
Le 17 novembre 1973, à 7 h 30
du soir, Luciano Sossai, quarante ans, ne manque pas à la tradition. La
main posée sur la vieille barre en bois de chêne de I’«Australe », il
regarde s'éloigner le phare qui vit appareiller Christophe Colomb. Pourtant
le timonier Luciano est inquiet, lui l'organisateurr de ce voyage qui doit
conduire les 53 hommes de I' « Australe » jusqu'au lointain Viêt-nam, à
Haiphong. Il a encore dans la tête les acclamations des 10.000 personnes
massées sur le quai Andréa-Doria qui viennent de saluer le lent départ du
cargo — un cargo chargé d’une cargaison lourde de sens : mille tonnes
soigneusement arrimées dans les quatre cales. Mille tonnes de produits
divers et précieux, fruit de la solidarité du peuple italien, destinées à la
reconstruction du Nord-Vietnam.
Luciano a longtemps attendu ce moment. Mais pendant que s'éloigne à l'est la
longue jetée blanche du Bacino qui protège le port, Luciano pense à ce
mystérieux message arrivé à quatre heures de l'après-midi le matin même à
bord de I'Australe : « Une bombe a été placée à bord. Elle éclatera peu
après l'appareillage. »
Que penser ? Une menace sérieuse? Une provocation? Une farce idiote? Cela
faisait deux mois que le bateau était à quai, jour et nuit, pour cette
cargaison de l'amitié collectée dans toute l'Italie, les dockers génois
avaient travaillé gratuitement pour que le navire parte à fa date voulue.
Allait-on retarder l'heure de larguer la dernière aussière pour ce message
qui puait la provocation à vue de nez?
Faut-il prévenir la police ? Luciano et Calamani le capitaine de I'
«Australe » discutent ferme. Avertir les autorités, et c'est l'appareillage
qui est compromis. Ce sont des heures précieuses, voire des jours passés à
fouiller les entrailles du bateau. Alors ? Alors tant pis pour la charge d'explosif,
si toutefois elle existe. Le remorqueur vient d'être largué... Le navire s'ébranle
avec 350 tonnes de mazout. Cap sur Gibraltar.
La mer est belle. Une légère brise de terre fait battre doucement le
pavillon vert, blanc, rouge de I' « Australe » et les banderoles aux
couleurs du Viêt-nam du Nord accrochées par des mains inconnues aux mâts de
charge, sur les traversiers, y compris sur l'antenne radio du bateau.
A bord, les 53 hommes s'installent pour une traversés qu'ils savent longue,
et qui sera difficile plus tard, dans la longue houle de l'Océan Indien. Et
puis il y a les inconnues du golfe du Tonkin, l'entrée du fleuve Rouge,
bourré de mines sophistiquées larguées par l'aviation américaine, la
remontée du fleuve jusqu'au port de Haîphong. Luciano, alors que I' «
Australe » file ses douze nœuds dans le golfe de Gênes, ne pense plus à la
bombe. D'un commun accord, tout le monde à bord a décidé de poursuivre la
route. Ce ne serait pas la première fois que les fascistes italiens se
manifesteraient... rétrospectivement, il pense à toutes les difficultés, à
cette extraordinaire aventure que fut le départ de la « Nave de l'Amicizia
».
Pour comprendre ce que fut ce moment de solidarité, il faut remonter aux
origines de la Compagnie « Unica » à laquelle Luciano est fier d'appartenir,
lui, l'ancien timonier devenu l'un des élus des dockers du port de Gênes.
La Compagnie « Unica » n'a pas d'exemple en Europe. Elle appartient en
propre aux dockers. 6000 d'entre eux sont regroupés en son sein.
Importateurs, exportateurs, armateurs, shipchandlers doivent passer par
elle, même si cela ne leur fait pas plaisir. C'est la Compagnie qui traite
directement avec eux. Et qui de surcroit possède en propre la majorité des
engins de levage du port autonome, des grues aux porte-containers, des
élévateurs aux véhicules de service qui sillonnent les quais encombrés du
port. C'est encore la Compagnie et son Conseil ouvrier élu qui décide de l'embauche
des travailleurs du port qui répartit le travail, qui garantit un salaire
minimum à chaque docker. Elle a sa tradition puisqu'elle existait déjà au
Moyen Age, assurant sous le nom de « Caravana » le travail des « Imballatori
», « Barilai », « Portabagagli »,
« facchini » (1). Des traditions de lutte aussi puisque à maintes reprises
dans sa longue histoire les autorités du port, représentées par les gros
armateurs enrichis par un négoce aux dimensions mondiales, s'efforcèrent de
reprendre en main ces dockers ligures attachés à gérer eux-même leur travail.
Des traditions internationales encore, vivaces et efficaces. Cinquante et un
ans avant l'appareillage de l’ « Australe », un bateau de même jauge, I' «
Amilcar Cipriani » (5000 tonnes), quittait le port de Gênes affrété par la
coopérative Garibaldi. Il transportait un chargement de blé, don du peuple
italien à l'Union Soviétique opposée aux contre-révolutionnaires.
Bourré de rats

De nos jours, la solidarité des dockers de Gênes s'est toujours vérifiée.
Les commandants des navires américains le savent bien qui pendant la guerre
du Viêt-nam sont restés immobilisés en rade de Gênes sans être déchargés. Et
ceux de la Grèce des colonels et des généraux chiliens aussi. Quant à ce
départ de I" « Australe « sous le pâle soleil de novembre, les mêmes dockers
en sont à l'origine. Lorsqu'ils apprirent que les lourds B52 de l'US Army
avaient repris leurs raids et déversé un déluge de bombes sur Haiphong à
Noël 1972, ils se dirent qu'il n'était pas suffisant de boycotter les
bateaux américains. Mais qu'il fallait passer à la « solidarité active »,
comme ils le disent. Alors on s'organise. Partout. Dans les quartiers
populaires de Sampierdarena et de Fragoso qui s'accrochent aux Apennins
dominant le vieux port, les dockers firent le porte à porte. Il fallait
charger un bateau de tout ce qui pouvait être utile à la RDVN. Et pourquoi
se limiter à Gênes ? Bientôt, ce furent les principaux ports italiens qui
furent visités par les dockers pour collecter les dons. Des cartes postales,
des tracts, des affiches furent édités. Le bateau, lui, était déjà trouvé.
En juillet 1973, la coopérative Garibaldi, la même qui avait frété en 1922
I' Amilcare Cipriani, avait offert I' Australe gratuitement.
Des trésors d'ingéniosité furent déployés pour arriver au résultat voulu.
Deux frères, Armando et Luigi Maggio, dockers et membres du comité
Italie-Viet-nam constitué à Gênes, entreprirent de reconstituer à travers l'Italie
des villages en bambous vietnamiens pour sensibiliser l'opinion publique. Il
ne manquait que les buffles des rizières à ces villages péninsulaires.
Quand toutes les marchandises furent enfin entreposées sur les quais, en
vrac, le bateau n'était pas au rendez-vous. Il naviguait encore près d'Alger.
Ce n'est que le 14 novembre qu’il fu enfin à quai. Et l'appareillage était
fixé le 17. On avait trois jour pour charger les cales de I'Australe de l'invraisemblable
bric-à-brac qui s'amoncelait dans les entrepôts. Trois jours qui furent une
course contre la montre. Le 14 au matin, Giorgio Naccberi, docker athlétique
de la Compagnia Unica, inspecte hâtivement le bateau. Las il est bourré de
rats. Des rats enormes qui, s’ilsrestaient à bord, auraient tôt fait de
dévorer une partie de la cargaison destinée à Haiphong. Avec une
prédilection particulière pour les pneus des 200 vespas offertes par les
travailleurs de Cavriago, petite ville de la région d'Emilia-Romagna. Il
fallait donc en priorité dératiser le bateau. Ce qui fut fait. Le chargement
proprement dit put alors commencer.
Jour et nuit, 22 équipes de six dockers chacun se relayèrent pour embarquer
une cargaison disparate : 29 motoculteurs, 4 bateaux de pêche équipés, 22
maisons préfabriquées, un laboratoire de chimie, 469 bicyclettes, 200 vespas
de 50 cc., 26 unités sanitaires mobiles, 35 moteurs marins diesel, 15 jeeps,
etc., le tout représentant 1.000 tonnes de fret pour une valeur dépassant le
milliard de lires.
Une Fiat 500 et une
tirelire

Etrange bateau que I' « Australe », Giorgio Naccheri, docker depuis vingt
ans, n'avait jamais travaillé d'aussi bon cœur. Il n'empêche que cette
cargaison n'était pas comme les autres. De chaque région d'Italie, le
matériel était arrivé en vrac. Et il fallut à Giorgio Naccheri une science
consommée pour réemballer des marchandises que des mains inexpertes avaient
préparées avec une touchante maladresse... Le bateau, lui, avait besoin de
sérieuses révisrins. Et pour une fois, l'armateur, c'étaient les dockers
eux-mêmes. Le 15 novembre au soir, le téléphone sonne dans le bureau en
contre-plaqué de Lione Oratio, responsable syndical CGIL des réparations
navales du port. C'est le délégué des dockers de la C.ie Unica qui lui
demande son aide. L'attente des dockers ne sera pas déçue. Oratio contacte
les travailleurs des réparations. Dans l'heure qui suit, les voilà à bord de
I' Australe. Détail comique : II fallait d'urgence repeindre la coque du
bateau. On s’y met donc.
Mais le temps manquant, un seul côté du bateau fut peint en rouge et I'Australe
prit la mer ainsi, en habit d'Arlequin. De toute l'Italie, de tout Gênes,
des milliers de personnes entassées sur les quais assistèrent à ce départ.
Perdu dans la foule, souriant, mais aussi ému jusqu'au tréfonds de lui-même,
le chargé d'affaires de la RDVN à Rome assiste à la scène. Le navire n'est
pas encore débordé du quai que soudain, au volant d'une petite Fiât 500, un
jeune couple s'approche du panneau de la cale avant que l'on s'apprête à
refermer. En toute dernière minute, ils sont venus offrir leur voiture qui
n'était pas prévue sur la liste d'ernbarquement. Qu'à cela ne tienne.
Solidement capelée, la Fiât est soulevée par une grue sous les ovations et
déposée sur le pont. Elle sera du voyage, de même que la tirelire et les
jouets d'un enfant génois inconnu qui au dernier moment fait don de ses
petits trésors.
Pas de carburant pour
vous !
Pour l'heure, cap sur Gilbraltar, toutes les difficultés du départ sont
oubliées par les marins de I' Australe. Le navire est très lourdement chargé.
Comment se comportera-t-il dès que l'on sera entré dans l'Atlantique ? En
fait, l'Australe monte sans problème à la lame et par le travers des îles du
Cap Vert, l'équipage décide d'envoyer un message de solidarité à la
Guinée-Bisseau qui lutte pour son indépendance. A bord, parmi ces marins
originaires de toute l'Italie, ce forment des comités Italie-Viêt-nam. Le
geste est significatif. Il n'était guère commode de trouver un équipage au
complet pour aller croiser dans le golfe du Tonkin jusqu'à Haïphong bombardé
par l'aviation américaine. Au reste, le recrutement des hommes n'avait pas
été sans poser des problèmes. Ceux-ci, outre la crainte de se rendre dans un
lointain pays abîmé par la guerre, avaient été soumis à bien des pressions
des fascistes italiens pour ne pas mettre leur sac à bord de ce sacré cargo.
Et c'est petit à petit, en cours de route, grâce à l'impulsion du timonier
Sossai, que l'esprit changea et que les hommes se sentirent pleinement en
accord avec leur mission.
Prochaine escale attendue avec impatience par le commandant Catamani: Le
Cap. L’Australe a un besoin urgent de mazouter pour pouvoir poursuivre sa
route dans l'océan Indien. Ce ravitaillement, pense Catamani, ce doit être
l'affaire de quelques heures. Plus le temps d'embarquer quelques vivres
frais. Aussi l'équipage est-il tout à sa joie lorsque pointent
au loin les montagnes dominant Cap Town. Se rapprochant, le capitaine fait
établir en tête de mât le pavillon de demande de pilote. L'Australe s'immobilise
enfin. Une vedette se détache de la côte, se range le long du bateau italien.
Un officier en tenue monte à bord: « Ordre de notre gouvernement. Poursuivez
votre route ». Voilà l'accueil que venait de résenver au bateau de l'amitié
l'Afrioue du Sud. Pas question de recevoir ici la moindre petite goutte de
mazout ou d'eau. Que faire ? A vitesse réduite, pour économiser le peu de
carburant restant, I' Australe décide de faire route vers Durban. L'accueil
y sera-t-il meilleur? C'est tout juste si, dans cet autre port de l'union
sud-africaine, on consentit aux marins la vente de quelques bananes.
De Dar Es Salam à
Haiphong

Restait à essayer de joindre un port proche dans l'absolue nécessité de se
ravitailler en carburant. Cap donc sur Dar Es Salam, en Tanzanie. Le plein
de mazout est fait prestement. Mais, hélas, il faut le payer quatre fois
plus cher que s'il avait été fait à Cap Town. L'équipage en profite
cependant pour aller se détendre les jambes à terre. Et compléter le don
précieux fait au Viêt-nam du Nord. Grâce aux 280.000 lires d'une collecte
faite à bord, toutes les réserves en quinine d'une pharmacie sont enlevées.
L'Australe » est maintenant fin prêt à affronter l'océan Indien jusqu'à
Singapour, sa prochaine escale. Seize jours de mer à remonter lentement dans
la grosse houle formée par la mousson du sud-ouest. Pour un petit cargo,
c'est là une épreuve d'endurance.
L'équipage l'accepte volontiers, d'autant mieux qu'un incident plaisant
émaille la traversée dès le deuxième jour. Ce jour-là, le cuisinier venait
de cuire douze poulets achetés à Dar Es Salam. Au moment de les servir, il
s'étonne qu'il en manque trois. Et ils restent introuvables. La nuit qui
suit la disparition des poulets, l'homme de barre à son poste dans la
semi-obscurité qui règne sur la passerelle a un brusque sursaut. A droite,
près de la chambre des cartes, il vient d'apercevoir une forme étrange se
mouvoir et deux yeux s'éclairer l'espace d'une seconde. Qu'est-ce ? Il pense
aussitôt au fameux serpent appelé « sept pas » par les natifs de Dar Es
Salam. Sept pas parce que, dit-on, sa victime peut les compter avant de s'écrouler,
effondrée. Branle-bas à bord. A l'aide d'un projecteur, les hommes se
mettent à la recherche de la fugace apparition... pour trouver bientôt,
blotti sous l'échelle du château avant, un misérable singe qui n'en menait
pas large. Il avait embarqué clandestinement à l'escale, et les poulets de
l'équipage avaient varié son ordinaire...
Après seize jours de traversée, le bateau arrive à Singapour le 31 décembre
à minuit alors que mugissent toutes les sirènes des navires du port pour la
nouvelle année. Heureux présage pour la poursuite de la mission ? Oui, car
dans le golfe du Tonkin, à l'embouchure du fleuve Rouge, pendant la prudente
remontée dans les eaux boueuses du fleuve, le bateau de l'amitié échappa aux
périls. A celui des mines mouillées par les Américains en particulier. Un
bateau polonais coulé à l'entrée d'Haïphong témoignait éloquemment du danger.
Cinquante-trois jours de mer pour arriver à ce résultat heureux., Les pluies
violentes de mousson pouvaient bien venir gifler le pont de l'Australe.
Calmement, sans moyens mécaniques considérables, hommes et femmes du
Nord-Vietnam déchargèrent le navire. La petite Fiat fut débarquée la
première, et l'on sait qu'aujourd'hui elle sert à la direction du port.
Quant à l'accueil que reçurent les marins italiens, il fut pour eux
inouliable. La « nave de l'Amicizia », une belle et toute simple histoire de
la riche solidarité internationale.
(Jean MENANTEAU)
La Vie Ouvriere - CGT - N° 1555 - 19-6-1974
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